Jean-Michel Jarre, bilan de synthé (Télérama, oct 2015)

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Jean-Michel Jarre, bilan de synthé

Quoi de mieux pour remonter une inspiration en berne, et une cote de popularité en baisse, que d’enregistrer une série de duos avec d’autres musiciens ? Pour son disque “Electronica” le roi du synthétiseur est parti à la rencontre du gratin mondial de la musique électronique d’hier et d’aujourd’hui. Une démarche séduisante pour un résultat très inégal.

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Oh non !

  • Le « tout-à-l’ego ». A grands coups de rayons lasers, il a accompagné la modernisation de la Chine de Deng Xiaoping, fêté comme il se devait le bicentenaire de la Révolution française, les 25 ans de la Nasa, le 850e printemps de la ville de Moscou… Et personne n’a oublié son show pharaonique, au pied des pyramides de Gizeh, à l’occasion de l’entrée dans le nouveau millénaire. Mais l’époque est décidément ingrate pour le Toutankhamon du son et ­lumière : il a échoué à remplir Bercy en 2010.
  • Pull-over sombre, teint blafard, barbe de trois jours, rides (presque) apparentes et regard inquiet. Le voici tel qu’il apparaît sim­plement sur la pochette de son vingt et unième album studio. Pas de quoi nous faire oublier son total look d’éternel jeune playboy bling-bling : lunettes noires, veste en peau de serpent, béret à la Che Guevara.
  • A 67 ans, il aurait mûri. La mort de ses parents et de son éditeur, un divorce difficile, la conscience du temps qui temps passe, les bons conseils de son « ex », Charlotte Rampling — dont il est resté très proche —, l’auraient convaincu qu’il s’était « parfois » fourvoyé. Mais le « pipole » des synthétiseurs n’est pas prêt à pousser trop loin l’autocritique. Ses shows mégalo ? « Ces concerts, dont on pense que j’étais l’initiateur, répondaient à des demandes qui m’avaient été faites », se justifie-t-il humblement dans Le Figaro.

Oh oui !

  • Dans les années 1970, il fut un sacré parolier. D’abord pour Christophe (Les Mots bleus, Les Paradis perdus…). Ensuite pour l’immense Patrick Juvet, à qui il fit cadeau de Papa s’pique, maman s’shoote, Où sont les femmes ?, et surtout Quand vient la nuit : « Quand revient la nuit/Moi je me glisse sans un bruit/La brume de l’oubli m’engloutit/Mais ce noir qui me séduit/parfois le ­soleil me l’envie. »
  • Rouée et accrocheuse, son idée de réunir aujourd’hui autour de lui cinq générations de musiciens électroniques. Du pionnier allemand du synthétiseur Edgar Froese (Tangerine Dream) au jeune prince français de la techno Gesaffelstein, en passant par les Anglais Massive Attack, son casting est bien vu.
  • Il ressuscite le duo Air, sous respiration arti­ficielle depuis quelques années. Sur le morceau Close your eyes, tout enchante : le clin d’oeil à Kraftwerk, la naïveté et l’évidence mélodique de Jarre, accouplés à la pop saturnienne du duo versaillais.
  • Tant mieux s’il se raccroche au train de la techno ! Après tout, il en est l’un des inventeurs. Grâce à ce dernier disque, celui qui popularisa les synthétiseurs à travers la planète avec Oxygène, une bonne décennie avant les raves, devrait faire ­découvrir à un plus large public des compositeurs qu’on n’entend jamais à la radio, qu’on voit rarement à la télé.

 

Jean-Michel Jarre. Il rencontre la scène electro (Ouest France oct 2015)

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Jean-Michel Jarre. Il rencontre la scène electro

France – 11h15

ouest

  • Jean-Michel Jarre, dans son studio d’enregistrement, près de Paris. | EDDA.

 

Michel TROADEC.

Le nom de Jean-Michel Jarre ramène invariablement à l’album Oxygène, à son succès international et à ses gigantesques concerts.

Loin de ces images un peu passéistes, son nouvel album, Electronica, est un voyage à travers quarante ans de musique électronique, avec un incroyable casting d’une quinzaine d’invités et de groupes, de Tangerine Dream à Air, de Vince Clarke (Depeche Mode) à Moby… Et avec des titres excitants, à écouter de préférence au casque… Pour en parler, ce pape de la musique électronique nous a reçus dans son studio d’enregistrement, en bord de Seine, près de Paris.

Vous êtes né à Lyon, vous vivez à Paris, votre carrière est internationale, vous vous sentez d’où ?

De Lyon, où j’ai mes racines, plus que de Paris. Mais je me sens surtout d’appartenance européenne. Bien à Berlin, Londres, Madrid, Milan… C’est chez moi. C’est chez nous.

Pour ce nouvel album, vous avez passé du temps à Los Angeles ?

Ce projet a été une sorte de voyage initiatique. Pas mal de ceux avec qui j’ai travaillé y habitent. D’un point de vue personnel, c’est la ville où a vécu mon père (grand compositeur de musique de films, parti aux États-Unis après un divorce quand son fils avait 5 ans, aujourd’hui décédé). J’ai malheureusement toujours eu une relation un peu compliquée avec lui.

Vous n’avez pas pu vous revoir lors du succès mondial d’Oxygène ?

Non. Ma mère me disait qu’il y a eu, alors, une forme de jalousie. Ma notoriété est devenue plus forte que la sienne. J’ai beaucoup souffert parce que la béance ou l’indifférence est plus difficile qu’un conflit ouvert. Avec le temps, j’ai pensé qu’il aurait pu se passer quelque chose. Mais non. Aujourd’hui, je suis en paix avec lui. Ma mère m’a ouvert les yeux notamment sur cette tolérance dont on a tellement besoin aujourd’hui. J’ai mis tout ça dans le projet Electronica.

Pourquoi avoir choisi un invité pour chaque titre ?

La musique électronique est une activité solitaire. Mais là, j’ai voulu aller à la rencontre de gens qui sont, ou ont été des sources d’inspiration. J’ai composé en fonction du fantasme ou de l’idée que j’avais de ces musiciens. Ensuite, on a travaillé ensemble. Je suis allé voir Tangerine Dream (pionnier allemand de la musique electro) près de Vienne, Pete Townshend (guitariste des Who) près de Londres, Laurie Anderson à New York…

Tous ont répondu favorablement ?

Mais oui. Je crois qu’eux aussi avaient ce besoin de partage. Surtout à une époque où nous sommes tous si connectés avec le monde, à travers des écrans, qu’on ne sait plus parler à son voisin de palier.

Dans un studio d’enregistrement, nous sommes dans un état de vulnérabilité. On partage ses tics, ses tocs, ses secrets…

Cela a été différent selon les générations de musiciens ?

Je m’attendais à être plus surpris… Mais je crois qu’il n’y a pas de progrès dans la création. Ce sont juste les outils qui changent, font naître les styles. Les thèmes, les fantasmes humains qui nous inspirent sont les mêmes : l’amour, la haine, la solitude, la mort, le temps qui passe… Et nous avons en commun cette jubilation enfantine de créer quelque chose de nouveau.

Quand vous avez débuté, la musique électronique n’existait pas ?

C’était la grande révolution des sixties. On était une poignée d’allumés. La tendance était de tout foutre en l’air. Nous travaillions avec des instruments considérés comme des machines… Nous ne voyions plus la musique en terme de notes mais de sons. Cette idée a si bien fait son chemin que les DJ’s d’aujourd’hui sont considérés comme des sound designers, avec une approche tactile du son.

Vous dites que l’electro est une musique européenne…

Elle n’a rien à voir avec les États-Unis, avec le jazz, le rock… C’est une musique née en Allemagne avec Karlheinz Stockhausen, en France avec Pierre Henry et Pierre Schaeffer, en Russie avec Léon Theremine… Elle est issue de la musique classique.

Ces grandes plages instrumentales n’ont rien à voir avec la chanson-pop.

Vous avez écrit des tubes (Les paradis perdus, Les mots bleus)pour Christophe dans les années 1970. Et jamais retravaillé ensemble ?

C’est un peu un scoop : il sera sur le volume 2 du disque, qui sort en avril, comme David Lynch, Hans Zimmer, Gary Numan… Je lui ai composé une sorte de western urbain.

Votre association était étrange…

C’est vrai qu’il venait de la variété, avec Aline, Les marionnettes. Mais on était dans la même bande chez Dreyfus, notre éditeur. J’ai senti chez Christophe un personnage embryonnaire de looser crépusculaire, de rock’n rolleur italien. Je ne me suis jamais considéré parolier. Dans les textes que je lui ai écrits, j’étais obsédé par le son. Et l’idée qu’il ne fallait pas mettre le mot amour dans une chanson d’amour… Après, nous avons fait nos carrières. On se retrouve avec beaucoup d’affection.

Electronica (volume 1, The time machine). Sony. 68 mn, 16 titres.

Ses dates clés

1948 : naissance à Lyon.

1968 : rencontre Pierre Schaeffer, père de la musique concrète et électro-acoustique, pour laquelle il se passionne.

1971 : compose une partition de ballet à l’Opéra de Paris et son premier album.

1973-74 : parolier pour Christophe.

1976 : Oxygène.

1978 : épouse Charlotte Rampling (séparation en 1996).

1982 : Concerts en Chine.

1997 : Concert à Moscou devant 3,5 millions de personnes.

Son rapport avec l’Ouest

« Je me sens de mieux en mieux dans l’ouest de la France. J’y ai passé pas mal de temps quand j’étais petit, avec ma mère, vers La Tranche-sur-Mer (Vendée) ou, plus haut, à Étretat. En Bretagne, il y a un côté bon enfant qui me touche énormément. Je vais de plus en plus à Belle Île, Quiberon, la Pointe du Raz. Cela peut paraître étrange mais ça me fait le même effet à Los Angeles, ce côté « bout de continent ». Là-bas aussi, on n’a plus que l’océan devant soi. Avec ce sentiment d’être à la fois au bout et au commencement. Il y a une relation au tangible et à l’analogique. Nous sommes des animaux de chair et de sang et peut-être encore plus au bout du continent. J’ai mis du temps à le sentir. »

 

Jean-Michel Jarre, retour vers le futur (Le Vif, oct 2015)

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Jean-Michel Jarre, retour vers le futur

Laurent Hoebrechts Journaliste musique

26/10/15

Pionnier de l’électronique, Jean-Michel Jarre revient après huit ans d’absence. Et convoque un casting cinq étoiles, le temps d’une leçon d’histoire synthétique.

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Jean-Michel Jarre, dans son studio de Bougival, Paris. © AFP/Thomas Samson

A 67 ans, Jean-Michel Jarre reste, plus que jamais, une énigme à décrypter. Fils de Maurice Jarre -le compositeur de BO aux trois Oscars-, il fut d’abord disciple de Pierre Schaeffer, au sein du Groupe de Recherches musicales: au coeur des années 60, Jean-Michel Jarre est alors fasciné par les expérimentations électro-acoustiques et les théories musicales du maître. Une décennie plus tard, pourtant, c’est dans une carrière pop qu’il se lance, en écrivant notamment pour Christophe (Les Mots bleus, Les Paradis perdus), Françoise Hardy et même Patrick Juvet… A ce moment-là, Jean-Michel Jarre oeuvre dans l’ombre. Il n’y restera plus très longtemps. Dès 1976, il sort Oxygène, puis deux ans plus tard Equinoxe. Entièrement instrumentaux, à la fois planants et hypermélodiques, les disques carburent aux nappes de synthés, et deviendront des best-sellers internationaux. Les eighties seront décisives. Jarre se laisse happer par l’air du temps: celui d’une décennie fascinée par le fric et l’hyperbole. Le Français enchaînera les concerts grandiloquents, place de la Concorde, à Moscou, à Pékin, pour le Pape, devant les pyramides… Alors que l’électronique s’est greffée sur la musique de danse -prenant le maquis dans les clubs underground pour y créer les mouvements house ou techno-, il passe désormais pour une superstar mégalo. Et mettra pas mal de temps à s’en remettre…

EDM moi non plus

Huit ans après son dernier album, Jean-Michel Jarre revient aux affaires. Dans l’intervalle, son étoile a retrouvé un peu d’éclat, réhabilitée par la jeune génération. L’atmosphère a également changé: l’electronic dance music -dites EDM- a tout balayé sur son passage, et le gigantisme de certains événements (cfr. Tomorrowland) n’est pas sans rappeler la démesure des sons et lumières des années 80. Il n’est ainsi pas complètement étonnant de voir Jarre bosser aujourd’hui avec Armin van Buuren, tête de gondole dance, sur Stardust. Heureusement, le morceau n’est que l’une des nombreuses collaborations qui constituent le nouveau Electronica 1 (un second volume est prévu l’an prochain). Sous-titré The Time Machine, le disque fonctionne comme une leçon d’histoire, brassant large dans les musiques électroniques. Qu’il s’agisse de rappeler les prémices krautrock (Tangerine Dream), l’apport des musiques de film (John Carpenter), de l’électropop (Vince Clark, Little Boots), les incursions dans le rock (Pete Townshend), ou l’indie rock (Fuck Buttons), voire le classique (Lang Lang), sans parler des expérimentations arty (Laurie Anderson), des digressions trip hop (3D de Massive Attack), ou encore de la contribution Frenchie (Air, Gesaffelstein, M83)… Soit seize morceaux pour autant d’invités. Par la force des choses, Electronica 1 dégaine et tire un peu dans tous les sens -y compris dans le vide. Au-delà de l’exercice, ludique, il reste ainsi un objet bizarre, forcément inégal, et surtout difficile à saisir en tant qu’album. On ne peut pas tout avoir.

JEAN-MICHEL JARRE, ELECTRONICA 1: THE TIME MACHINE, DISTRIBUÉ PAR SONY.

 

Dans l’antre de Jean-Michel Jarre « Tel un peintre dans son atelier » (Le Progrès, oct 2015)

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Dans l’antre de Jean-Michel Jarre « Tel un peintre dans son atelier »

Electro. À quelques kilomètres de Paris, en bords de Seine, le musicien travaille au milieu d’une impressionnante collection d’ordinateurs, de claviers noirs et blancs et d’écrans.

Photos Joël Philippon

 

progres

Jean-Michel Jarre voit son studio comme « l’atelier d’un peintre », une tanière où il aime travailler en solitaire, mais qu’il a cette fois ouvert à d’autres musiciens pour son nouvel album, où il se promène dans 40 ans de musique électronique.

« Bienvenue dans l’endroit où j’ai passé une bonne partie de ces quatre dernières années », annonce le créateur d’« Oxygène », « Equinoxe » et « Rendez-Vous », devenus de véritables hymnes, en accueillant son visiteur au milieu d’une impressionnante collection d’ordinateurs, de claviers noirs et blancs et d’écrans.

À l’exception de sa fameuse « harpe laser », tout l’univers Jarre est là. « Ça, c’est le premier synthé que j’ai eu. J’avais vendu ma guitare et mon ampli et j’étais parti à Londres pour acheter le premier synthé européen existant, le VCS3. La moitié d’Oxygène a été faite avec ça », sourit le musicien français de 67 ans à la silhouette juvénile, en manipulant les boutons d’un antique synthétiseur.

« Un instrument qui marche toujours » et a été « beaucoup utilisé » sur « Electronica 1 : The Time machine », son nouvel album.

Des bandes magnétiques scotchées tournant en boucle…

À côté de la vénérable machine trône une autre « pièce de musée », l’ARP 2500, synthé notamment utilisé par les Who et que Jean-Michel Jarre a intégré dans le morceau qu’il a écrit avec le guitariste du groupe britannique, Pete Townshend.

Pour ce nouvel album, dont le second volet est annoncé pour avril, il a décidé de croiser son univers avec des artistes de différentes générations « qui ont été, ou sont, une source d’inspiration, tous liés directement ou indirectement à la scène électronique sur quatre décennies ».

Jean-Michel Jarre a accueilli plusieurs musiciens dans son antre, dans la banlieue de Paris. « Ce n’est pas facile d’ouvrir la porte de son studio, de partager ses secrets, ses tics, ses tocs et ses points faibles. J’ai été touché par le fait que chacun me laisse entrer dans son univers comme je le fais de mon côté. »

On croise dans ce projet quinze artistes dont Moby, 3D de Massive Attack, Vince Clark, Gesaffelstein ou le duo français Air avec qui il a conçu un ambitieux morceau, « Close your eyes », voulu comme une rétrospective « pour passer en revue toute la lutherie électronique depuis 80 ans » : la rythmique d’introduction provient ainsi de simples bandes magnétiques scotchées et tournant en boucle sur un lecteur, alors que les derniers sons du titre proviennent d’un iPad.

Visuellement, l’inventeur de quelques-unes des plus grands-messes « sons et lumières » des années 80 et 90 à Paris, Houston ou Moscou, rêve aussi de mettre son grain de sel dans l’univers « aujourd’hui très codé » des festivals.

« Il y a une approche presque communiste des choses, avec des gens tous logés à la même enseigne, avec la même scène, le même matériel », constate-t-il.

 

Jean-Michel Jarre : histoire d’une imposture (Le Monde oct 2015)

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Jean-Michel Jarre : histoire d’une imposture

Le Monde.fr | 22.10.2015 à 11h20 • Mis à jour le 22.10.2015 à 11h33 | Par Stéphane Davet

 

Difficile de nier la légitimité de pionnier de Jean-Michel Jarre, son habileté médiatique, son efficacité d’entrepreneur, aux spectacles grandioses et aux millions de disques vendus, son intelligence politique aussi – il préside, depuis 2013, la Cisac (Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs). Il n’en va pas de même pour sa crédibilité artistique, longtemps contestée, mais que le créateur d’Oxygène (1976) s’attache aujourd’hui à réhabiliter.

Charité bien ordonnée commençant par soi-même, son nouvel album, Electronica 1 : The Time Machine, le place rien de moins qu’au centre d’une épopée des musiques électroniques, qu’il incarne ici en une série de duos avec plusieurs générations d’artistes « electro », apparaissant comme autant d’adoubements ou de signes d’allégeance.

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Pochette de l’album de Jean-Michel Jarre, « Electronica 1 : The Time Machine ». COLUMBIA/SONY MUSIC

Cette « machine à remonter le temps » ne réécrirait-elle pas quelque peu l’histoire ? Car loin de figurer comme exemples d’innovations inspirantes, les ritournelles synthétiques du Monsieur ont souvent suscité des moues circonspectes, dans les années 1980 et 1990, devant leur lyrisme pour générique télé, leur mégalomanie et leur futurisme d’images d’Epinal.

Au fil des interviews livrées lors de son marathon promotionnel, Jarre cite à l’envi sa collaboration, de 1968 à 1972, avec le Groupe de recherches musicales de Pierre Schaeffer. Cependant, c’est sa rouerie de producteur, parolier et compositeur de la variété française du début des années 1970 (au sein de laquelle il sut se montrer parfois brillant, avec Christophe ou Patrick Juvet), plus que sa radicalité expérimentale, qui semble avoir dessiné son répertoire robotique.

Une collection de mièvreries

Avant, pendant et après les débuts phonographiques de Jean-Michel Jarre, nombreux ont été ceux à mieux rêver, émouvoir et danser que lui. De l’onirisme spatial de Tangerine Dream (Alpha Centauri, en 1971) au minimalisme ironique de Kraftwerk (opérationnel dès 1974), de la magie de Brian Eno à la verve synth-pop de Depeche Mode, Human League ou New Order, sans oublier les défoulements physiques et charnels des générations house et techno.

Ce décalage est à nouveau perceptible sur les collaborations qui ponctuent Electronica, censées valoriser l’aura du fringant sexagénaire. Les meilleurs morceaux du disque portent la patte des invités plus que de leur hôte, qu’il s’agisse du romantisme exacerbé de M83 (Glory), de l’élégance de Air (Close Your Eyes), voire de la sombre mélancolie de Moby (Suns Have Gone).

Le reste oscille entre pop anodine (If..!, avec Little Boots) et ratage intégral (Travelator avec le guitariste des Who, Pete Townshend – pourtant auteur en 1971 d’une intro synthétique d’anthologie dans Baba O’Riley). En complément, une collection de mièvreries pour manèges d’hier (Automatic Pt. 1 avec Vince Clarke, l’ancien Depeche Mode) et EDM d’aujourd’hui (Stardust avec Armin Van Buuren), capables même de ringardiser Massive Attack (Watching You) ou Laurie Anderson (Rely on Me), ne dissipent pas le sentiment général : l’histoire qui nous est ici contée est moins celle d’un genre musical que d’une imposture.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/musiques/article/2015/10/22/jean-michel-jarre-histoire-d-une-imposture_4794786_1654986.html#oDSV1xkcgIq3QgD3.99

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«J’ai traversé une période difficile» (Le Matin, oct 2015)

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«J’ai traversé une période difficile»

Jean-Michel Jarre

Le musicien français a retrouvé l’inspiration en s’entourant d’un bataillon de collaborateurs dans «Electronica», un double album en deux temps qui rend hommage à la musique électronique.

matin

Par Miguel Cid, Paris. Mis à jour le 13.10.2015 2 Commentaires

Après un passage à vide, Jean-Michel Jarre revient avec un nouvel album placé sous le signe du partage.
Image: Herve Lassince

 

Après un long hiatus, Jean-Michel Jarre met les bouchées doubles. Divisé en deux volumes, son nouvel album, «Electronica», réunit une trentaine de collaborateurs liés de près ou de loin à l’univers de la musique électronique. M83, Air, Vince Clarke et Tangerine Dream mais aussi Pete Townshend des Who, le cinéaste John Carpenter ou le pianiste chinois Lang Lang figurent au programme du premier volume, sous-intitulé «The Time Machine», qui sort ce vendredi 16 octobre. Quinze titres et presque autant d’invités prestigieux proposent une captivante ode à la musique électronique de ces quarante dernières années. Le deuxième volume est prévu au printemps 2016. Rencontre avec le Lyonnais dans son studio de la banlieue parisienne.

Vous avez mis huit ans à revenir. Aviez-vous besoin de faire une pause?

J’ai traversé une période difficile dans ma vie où j’ai perdu à la fois mes deux parents dans la même année et mon éditeur historique, en plus de problèmes personnels compliqués qui ont fait que j’étais bloqué dans le processus de création. Je me suis posé beaucoup de questions sur la manière dont je travaillais. Je crois aussi que sur la durée on peut s’égarer. J’ai eu envie que mon nouvel album soit placé sous le signe du partage, à un moment où on ne partage pas beaucoup justement.

C’est-à-dire?

On est connectés au monde entier mais par écrans interposés. On par­le moins directement à ses amis et on ne connaît pas son voisin de palier. Et j’avais envie sur le plan de la musique d’exprimer ça, de collaborer avec des gens pour qui j’ai énormément d’admiration et de respect, tous différents mais liés à la famille de la musique électronique. De réaliser avec eux un album qui soit le mien mais de partager le travail en studio, de mélanger nos tocs. On a des manies en studio et je me suis rendu compte que cette aventure a été un voyage initiatique pour moi où j’ai pu décaler ces habitudes de travail, les comparer et les mettre en perspective. C’est la raison pour laquelle j’ai mis pas mal de temps. J’ai commencé ce projet il y a quatre ans et vraiment travaillé dessus jour et nuit parce qu’il a grossi au-delà de ce que j’avais imaginé.

Pourquoi?

Tous les gens avec qui j’avais envie de collaborer ont dit oui, ce qui fait que je me suis retrouvé avec beaucoup de musique à composer! J’ai donc décidé que ce projet serait divisé en deux avec un album qui sort en octobre et un autre en mars prochain.

Est-ce facile de partager un studio avec des artistes qui sont habitués à travailler seuls? N’êtes-vous pas d’ailleurs un control freak?

Je pense qu’on est tous des control freaks. Un artiste par définition est un control freak parce que sinon il ferait autre chose. Mais quand deux maniaques du contrôle se rencontrent pour réaliser quelque chose en commun, j’ai découvert qu’il y a un immense respect pour l’autre. La chose qui m’a probablement le plus touché dans cette aventure, c’est que dès le départ tous m’ont dit: «On travaille ensemble mais c’est toi qui auras le final cut. C’est ton album donc, on se met au service de ce projet.» Pour moi, on est totalement à égalité par rapport au travail qu’on a fourni. C’est une vraie collaboration et je pense que ça se sent.

Avez-vous retrouvé les repères que vous aviez perdus?

Oui, je pense que si j’ai décidé de faire de la musique électronique, c’était parce j’avais au départ une approche très sensuelle et organique de la musique. J’ai beaucoup parlé de ça avec 3D de Massive Attack – parce que c’est aussi un très grand peintre –, de cette envie de manipuler la matière, que ce soit de l’huile pour faire de la peinture ou des sons. C’est ça qui me donne de la jubilation, manipuler le son. Je m’étais un peu perdu en chemin avec l’évolution de la technologie mais je me suis retrouvé d’un seul coup totalement en phase avec la technologie d’aujourd’hui. J’ai retrouvé exactement les sensations que j’avais au début. J’ai été étonné de découvrir que les musiciens qui sont le plus au point avec les instruments contemporains ne sont pas nécessairement ceux auxquels je m’attendais.

Par exemple?

Pete Townshend est un des artistes avec qui j’ai travaillé qui est le plus pointu sur le plan des instruments d’aujourd’hui alors que des gens plus jeunes, que je ne citerai pas, sont finalement beaucoup moins conscients de la manière de les utiliser. Mais finalement on s’en fout des instruments. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait et le résultat. Et ce que j’ai beaucoup aimé dans ce projet, c’est que, au-delà des générations et au-delà des genres, il y a une émotion qu’on a essayé de donner et de partager. J’espère qu’elle sera ressentie par les gens qui vont écouter cet album.

«Electronica 1: The Time Machine», sortie le 16 octobre (Sony Music)

 

Jean-Michel Jarre : « On a peur de notre futur » (Le Dauphiné, nov 2015)

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Jean-Michel Jarre : « On a peur de notre futur »  (Le Dauphiné, nov 2015)

« Aujourd’hui, il faut qu’on réinvente la science-fiction, j’essaie de rester optimiste », souligne Jean-Michel Jarre.

 

 

 

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Quatre décennies après “Oxygène”, Jean-Michel Jarre sort un album-phare retraçant, avec des collaborateurs prestigieux, les années électroniques. Cet artiste-éclaireur ne manque pas non plus d’inspiration dans ses combats pour la culture ou l’environnement.

Pourquoi intituler cet album-concept aussi simplement :” Electronica “?

« L’objectif était de réunir la famille de la musique électronique depuis quarante ans. J’ai toujours été convaincu que cette musique allait devenir la plus populaire dans le monde, non pas parce que c’est un genre comme le rock, le punk, le hip-hop, mais parce que c’est une autre manière de concevoir la musique, non plus sur du papier comme auparavant. En tant que Lyonnais, la musique électronique c’est comme faire de la cuisine : on cuisine les fréquences de manière très organique avec les mains. Ce n’est pas uniquement cérébral, froid, robotique, comme c’est souvent décrit. C’est en prise avec la matière. À travers Internet et notre quotidien, Electronica pourrait être cette muse du XXIe siècle, comme Elektra (la lumière) l’a été pour le XXe. »

Ce voyage « initiatique » reflète également un voyage à travers le temps, non ?

« Mon projet affirme l’idée que la musique électronique a un héritage, une famille, et un futur. Certains ont 20 ans, d’autres ont mon âge, mais il y a chez chacun sur l’album une intemporalité dans leur style immédiatement reconnaissable comme pour Moby, Air ou Christophe (NDLR : sur un second album, à paraitre au printemps). Ce qui en fait un album unique comme aventure humaine et artistique, et sur le partage du processus créatif. À travers cette approche organique du son, ils ont aussi en commun cette jubilation de sale gosse face aux machines et aux instruments. »

Reste-t-on, ad vitam aeternam, l’artiste d’un seul genre, voire d’un seul morceau, comme vous avec “Oxygène” ?

« En tant qu’artiste, je pense qu’on reproduit toujours la même chose. C’est très décevant… Prenez Amélie Nothomb, Stanley Kubrick, Jacques Brel ou les Beatles. Des artistes qui disent toujours la même chose : ça s’appelle le style. Quoi que je fasse, il y aura de l’Oxygène dedans… Oxygène, c’était ouvrir la porte vers des territoires vierges, très peu de gens faisaient de la musique électronique à mon époque. Aujourd’hui, un jeune artiste a déjà des références, un héritage de 40 ans ou plus derrière lui. Quand les gens pensent qu’ils ont atteint leur Graal, ils se trompent : une carrière est jalonnée de frustrations et d’espoirs, et c’est ça qui nous fait avancer. Cette éternelle fraîcheur et cette curiosité sont en partie héréditaires : ma mère, même à 96 ans, était encore une « gamine ». C’est une question de caractère. »

Qu’avez-vous hérité de votre père Maurice (célèbre compositeur de musiques de films), même si vous l’avez peu côtoyé ?

« J’ai dû gérer son absence, ce trou noir dans ma vie. C’était abstrait pour moi, à l’époque. Quand j’ai commencé, la musique de films à Hollywood était beaucoup moins sur le devant de la scène qu’aujourd’hui. Je savais qu’il travaillait dans le cinéma, mais j’étais plus marqué par la musique du TNP de Jean Vilar. En fait, cette béance m’a plus marqué affectivement qu’orienté professionnellement vers la musique… »

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Et de votre mère, France, ancienne résistante ?

« Elle m’a tout donné, jouait le rôle du père et la mère. De la Résistance, elle m’a transmis des choses : comme faire la différence entre l’idéologie et le peuple, ne pas confondre par exemple les nazis et les Allemands. Elle m’a vraiment élevé avec un esprit de tolérance, m’a appris à résister avec ses propres principes. C’est pour ça que je n’ai jamais voulu boycotter des endroits bannis à une époque par une intelligentsia parisienne, que j’ai voulu aller jouer en Chine, en Afrique du Sud en plein apartheid, ou à Toulon quand la mairie FN venait de gagner la mairie. Si on prive des gens de culture, de cinéma, de théâtre, alors qu’ils sont déjà privés de liberté, c’est encore pire. C’est un devoir pour un artiste d’aller dans ces endroits-là ! »

La musique a-t-elle le pouvoir de changer le monde ?

« Ma musique était interdite derrière le rideau de fer. Elle symbolisait l’évasion et la liberté, ce qui explique la relation incroyable que j’entretiens aujourd’hui avec le public en Russie, en Pologne. La musique instrumentale, comme le jazz à une époque, peut faire bouger les choses. »

Il y a quarante ans, vous imaginiez le futur. Correspond t-il à vos attentes ou à vos peurs ?

« À cette époque, on avait une vision poétique du futur, un espoir. On pensait qu’après l’an 2000, on serait des êtres bioniques, mais au sens positif du terme, et puis qu’on aurait un système politique, éducatif, qui marcherait beaucoup mieux. Il y avait un appétit du futur, une gourmandise, et surtout une lumière qui venait devant nous. Après l’an 2000, c’est comme si on était devenus orphelins de notre futur. Notre horizon s’est rétréci, on a peur de notre futur, et nos héros de science-fiction sont les Marvels, c’est-à-dire des héros des années 40 relookés en numérique, un Batman digitalisé. Aujourd’hui, il faut qu’on réinvente la science-fiction, j’essaie de rester optimiste. La société est en train de changer d’axe. Les questions de droite et de gauche sont des notions devenues totalement archaïques. On a besoin de réinventer un autre système, j’espère que ça ne fait pas partie de la science-fiction, mais d’un futur proche. »

Par Xavier FRERE | Publié le 01/11/2015

Quand Jarre s’offre un casting de luxe (L’Avenir, oct 2015)

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Quand Jarre s’offre un casting de luxe (oct 2015)

Thierry DUPIÈREUX – L’Avenir

Jean-Michel Jarre est de retour pour un voyage en bonne compagnie. Quinze invités se pressent dans un album réjouissant.

Sacré Jean-Michel Jarre. Huit ans d’absence discographique et le voilà qui déboule avec un «Electronica» terriblement ambitieux dont la suite est déjà annoncée pour l’année prochaine. Le pionnier de l’électro française s’est trouvé un beau ballon d’oxygène en jouant à fond le jeu de la collaboration. Chaque morceau de son album est, en effet, assorti d’un invité. La liste est riche, diversifiée, parfois déroutante.

Intelligemment, Jarre est, entre autres, allé se frotter à la jeune génération. On retrouve ainsi Boys Noize, Gesaffelstein, Armin Van Buuren, M83 ou encore Fuck Buttons qui offre sans doute une des pièces les plus séduisantes de la série en mariant les sonorités de Jarre à des volutes musicales plus psychédéliques.

Parmi les convives, on épinglera encore la présence de Moby, Tangerine Dream, Laurie Anderson et… Pete Townshend. Pas vraiment electro, le guitariste des Who se fend pourtant sur Travelator (Part 2), d’un morceau épique et déjanté qui donne vraiment envie de se plonger dans la suite. Ces 3’10’’ de fulgurance ne sont en fait qu’une partie d’un mini-opéra-electro dont le reste devrait être pressé sur un maxi prévu pour décembre.

Toute la valeur de cet album tient dans la façon dont les invités, à l’instar de Townshend, se sont investis dans l’univers du compositeur. Jarre a réalisé pour chacun d’eux une maquette très poussée qui, ensuite, a été sujette à créativité, échange et réinterprétation. On est bien loin de ces albums de remixes un peu patauds censés remettre en selle un artiste «culte». Ici, Jarre est à la barre et s’est offert un équipage de luxe motivé. De quoi faire un bon disque.

Jean-Michel Jarre, «Electronica 1 – The Time Machine », Sony

La plus psychédélique

Déjà, la pochette est un poème, cet œil vous fixe depuis 1973. À l’époque, l’illusionniste Dominique Webb jouit d’une notoriété médiatique grâce à la télévision et ses shows à l’Olympia. Quoi de plus normal que de profiter de sa célébrité pour sortir un disque! Sur Hypnose, 45 tours désormais très recherché, le magicien s’échine à vous hypnotiser, par la voix, sur une mélopée électronique d’un jeune homme de 25 ans qui se fera connaître trois ans plus tard avec le célèbre Oxygène.

La plus littéraire 

C’est un des morceaux les plus connus de Jean-Michel Jarre et pourtant, on ne lui en attribue que rarement la paternité. Les Mots Bleus ne sont rattachés qu’à Christophe et à sa voix fragile. Grave erreur, d’autant plus, qu’en cette occasion, ce n’est pas en tant que compositeur, mais bien comme parolier que Jean-Michel Jarre officie. Eh oui, ces «mots qu’on dit avec les yeux » et «qui rendent les gens heureux » sont signés de sa plume.

La plus pouet pouet

Au début des années 70, le jeune Jarre s’associe à Samuel Hobo, un chanteur et joueur d’harmonica. Ensemble sous le nom de Foggy Joe, ils vont publier un 45 tours baptisé Zig-Zag Dance, une scie absolue dont la bête mélodie vous colonise la tête en 5 secondes. Dans certains pays, ce vinyle s’offrira en face B le puissant Blackbird, signé par un certain Jammie Jefferson qui n’est autre que Jean-Michel Jarre. Ce dernier titre mérite, lui, plus qu’une oreille distraite.

 

Jean-Michel Jarre : « On est devenus orphelins de notre futur » (DNA, oct 2015)

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Jean-Michel Jarre : « On est devenus orphelins de notre futur »

Quatre décennies après « Oxygène », Jean-Michel Jarre sort un album-phare « Electronica1, the Time machine » sortie le 16 octobre) retraçant, avec des collaborateurs prestigieux, les années électroniques. Politique, environnement, patrimoine familial… interview au long cours.

Jean-Michel Jarre. Photo Mashinskiy

 

Jean-Michel Jarre. Photo Hervé Lassince

 

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Pourquoi intituler cet album-concept aussi simplement qu’« Electronica » ?

L’objectif était de réunir la famille de la musique électronique depuis quarante ans. J’ai toujours été convaincu que cette musique allait devenir la plus populaire dans le monde, non pas parce que c’est un genre comme le rock, le punk, le hip-hop, mais parce que c’est une autre manière de concevoir la musique, non plus sur du papier comme auparavant.

En tant que Lyonnais, la musique électronique c’est comme faire de la cuisine : on cuisine les fréquences de manière très organique avec les mains. Ce n’est pas uniquement cérébral, froid, robotique, comme c’est souvent décrit. C’est quelque chose de très en prise avec la matière.

J’avais envie de réunir des gens qui sont une source d’inspiration pour moi, ou qui l’ont été, et qui font partie d’une famille sur quatre générations, et d’aller à leur rencontre– à une époque où on a l’impression d’être connecté au monde alors que l’on ne parle pas à son voisin de palier. A travers internet et notre quotidien, Electronica pourrait être cette muse du XXIe siècle, comme Elektra (la lumière) l’a été pour le XXème.

Ce voyage « initiatique » est aussi un voyage à travers le temps, et la musique non ? 

Mon projet affirme l’idée que la musique électronique a un héritage, une famille, et un futur. Certains ont 20 ans, d’autres ont mon âge, mais il y a chez chacun sur l’album une intemporalité dans leur style immédiatement reconnaissable comme pour Moby, Air, ou Christophe (dans second album). Ce qui en fait un album unique comme aventure humaine et artistique, sur le fait de partager processus créatif. A travers cette approche organique du son, ils ont aussi en commun cette jubilation de sale gosse face aux machines et aux instruments.

Comment avez-vous senti évoluer ce genre musical ?

La musique classique s’étale sur plusieurs siècles, aujourd’hui plusieurs artistes électro sont sous le même parapluie. Il ne faut pas être comme les pygmées du siècle dernier face à un piano à queue.

Les références culturelles ont bougé, ce qu’il y a de plus important dans la musique électronique, c’est aussi la mélodie, et pas seulement le rythme, et le dancefloor. Les M83, Air, Christophe, ou Sebastien Tellier  sont des très grands mélodistes. Air m’a dit que vingt ans avant la French Touch j’avais ouvert des portes, même à l’international.

«  Le chemin d’un artiste, ce sont aussi des périodes d’ombre »

 

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Reste-t-on, jusqu’à la fin, l’artiste d’un seul morceau ? Vous avec « Oxygène » ?

En tant qu’artiste, je pense qu’on reproduit toujours la même chose. C’est très décevant…Prenez Amélie Nothomb, Stanley Kubrick, Jacques Brel, ou les Beatles. Ce sont des artistes qui disent toujours la même chose : ça s’appelle le style. Quoi que je fasse, il y aura de l’oxygène dedans…Oxygène, c’était ouvrir la porte vers des territoires vierges, très peu de gens faisaient de la musique électronique à mon époque. Aujourd’hui, un jeune artiste a déjà des références, il a déjà un héritage de 40 ans ou plus derrière lui.

Quand les gens pensent qu’ils ont atteint leur Graal, ils se trompent : une carrière est jalonnée de frustrations et d’espoirs, et c’est ça qui nous fait avancer. Cette éternelle fraicheur et curiosité sont en partie héréditaires : ma mère, même à 96 ans, était encore une «  gamine ». Certains naissent déjà vieux, c’est une question de caractère.

Avez-vous eu peur d’être «  passé de mode » ?

Les hauts et les bas sont des accidents, la réalité est au milieu. Avec le temps, on gère tout ça, avec les médias, les proches et les fans qui continuent à nous suivre. Sur mon album, les artistes – prenez Moby, Air, ou Massive Attack – n’ont jamais été à la mode, mais ont eu néanmoins de grands succès. La seule création possible se situe en marge de la mode. Comme disait Cocteau : «  Ce qu’on n’aime pas chez toi, fais-le ! C’est toi ».

C’est aussi parce qu’une carrière internationale éloigne de la France : Luc Besson, Jean-Jacques Annaud, ou Alain Boublil à Broadway, connaissent le même sort. Le chemin d’un artiste, ce sont aussi des périodes d’ombre : Le Clézio ou Modiano ont eu aussi de très longues périodes d’absence. Pour certains médias, quand vous avez fait un album qui date de deux ans, vous êtes déjà un dinosaure, alors quand le dernier album qui a marché a quinze ans, vous êtes Lucy !

Vous êtes réputé pour votre perfectionnisme. Si cela peut être bénéfique au niveau artistique, cela a–t-il nui sur un plan privé ?

C’est très compliqué de concevoir une vie personnelle avec le trajet d’un créateur qui n’a pas d’heure. Je n’ai pas pris de vacances depuis deux, trois ans, même si je ne peux pas me plaindre… C’est un emploi du temps hors normes. Une relation est faite sur la régularité des rapports, un rythme biologique, affectif, et à partir du moment où vous le faites exploser par votre obsession, les choses se compliquent !

J’ai eu la chance d’avoir dans ma vie Charlotte Rampling, une artiste très particulière, qui a une position « off » dans son milieu et son métier, comme moi je le suis. On a pu avoir une vie de famille complètement équilibrée, élever nos enfants d’une manière harmonieuse, mais c’est très rare je crois…Pour les enfants, ça peut être compliqué d’avoir un père et un grand-père musiciens, une mère actrice…

« Si on prive des gens de culture, de cinéma, de théâtre, alors qu’ils sont déjà privés de liberté, c’est encore pire ! »

Que vous a légué votre père Maurice, décédé il y a cinq ans ?

J’ai dû gérer cette absence, ce trou noir dans ma vie. C’était abstrait pour moi, à l’époque. Hollywood, quand j’ai commencé, la musique de films était beaucoup moins sur le devant de la scène qu’aujourd’hui. Je savais qu’il travaillait dans le cinéma, mais j’étais plus marqué par la musique du TNP de Jean Vilar. En fait, cette béance m’a plus marqué affectivement, qu’orienté professionnellement vers la musique…

Après son décès, je me suis en quelque sorte « réconcilié » avec lui. Je me suis rendu pour les artistes de cet album à Los Angeles, qui était «  son »  territoire. J’avais refusé plusieurs propositions de musiques de film là-bas. C’était chez lui. Tout ça a changé et je m’y sens étrangement bien aujourd’hui… Sans verser dans l’ésotérisme, mon père m’aide aujourd’hui à continuer le chemin.

Et de votre mère, ancienne résistante ?

Elle m’a tout donné, elle jouait le rôle du père et la mère. De la Résistance, elle m’a transmis des choses, comme faire la différence entre l’idéologie et le peuple, ne pas confondre par exemple les nazis et les Allemands.

Elle m’a vraiment élevé avec un esprit de tolérance, m’a appris à résister avec ses propres principes. C’est pour ça que je n’ai jamais voulu boycotter des endroits bannis à une époque par une intelligentsia parisienne, que j’ai voulu aller jouer en Chine, en Afrique du Sud en plein apartheid ou à Toulon quand la mairie FN venait de gagner la mairie. Si on prive des gens de culture, de cinéma, de théâtre, alors qu’ils sont déjà privés de liberté, c’est encore pire ! C’est presque un devoir pour un artiste d’aller dans ces endroits-là ! Le risque de se faire récupérer, on s’en fout, parce que l’important, c’est d’être en contact avec le public.

La musique a-t-elle le pouvoir de changer le monde ?

Ma musique était interdite derrière le rideau de fer. Elle symbolisait l’évasion et la liberté, ce qui explique la relation incroyable que j’entretiens aujourd’hui avec le public en Russie, Pologne. La musique instrumentale, comme le jazz à une époque, peut faire bouger les choses.

« Ce n’est pas normal que Spotify ou Youtube génèrent des milliards, et qu’un musicien, à la fin de l’année, ne puisse s’acheter qu’une pizza »

L’industrie de la musique est en pleine révolution. Quel rôle jouez-vous à la tête du CISAC ?

Je me mobilise pour plusieurs millions d’auteurs et de créateurs dans le monde. La musique, la création, le contenu culturel n’ont jamais autant généré d’argent, et les auteurs n’en ont jamais gagné aussi peu. On vit une époque surréaliste, ce n’est pas normal, alors qu’on n’a jamais été autant lu et écouté ! Dans un smartphone, il ne faut jamais oublier que la partie « smart » c’est nous, sans ça c’est un téléphone à 50 dollars.

Il y a un équilibre à trouver avec ces géants d’internet (Facebook, Google) créés par des ados qui adoraient les médias au départ, mais qui ont finalement créé des monstres qui vivent aujourd’hui de nos contenus. Ce n’est pas normal que Spotify ou Youtube génèrent des milliards, ont une valeur à Wall Street de plusieurs milliards, et qu’un musicien, à la fin de l’année, ne puisse s’acheter qu’une pizza avec les royalties générées. Il est temps d’inventer un nouveau système économique pour nous tous !

Avec l’écologie, et «  Oxygène », il y a quarante ans, on me prenait pour un doux rêveur…Maintenant, on se dit que c’est pas mal de trier ses poubelles pour les générations futures et pour soi. Comme pour la propriété intellectuelle, c’est quelque chose qui devrait être inscrit dans la déclaration des droits de l’homme. Je ne me bats pas pour moi, j’ai suffisamment pour vivre, mais pour les générations futures de créateurs.

Ce message de protection de l’environnement a évolué en quatre décennies, mais a-t-il été entendu ?

L’éveil et la conscience en matière d’écologie, ce n’est pas quelque chose qui se fait une fois tous les cinq ans, autour de coupes de champagne, avec les décideurs de la planète. C’est quelque chose qu’on fait chacun tous les jours. Le public est beaucoup plus éveillé que nos politiciens. Si pour se faire réélire, certains font avancer les choses, et que la COP 21 met la pression sur les décideurs, pourquoi pas ? La fin justifie les moyens.

Croyez-vous encore en la chose politique ?

J’y crois au sens grec du terme, mais le modèle politique est dépassé. On observe un rejet du politique, mais pas un rejet de la politique. La notion de solidarité, de justice sociale n’a jamais été aussi forte, mais cette société pseudo-monarchique avec un roitelet élu pendant cinq ans, est à bout de souffle.

Tous ces gens viennent de l’usine ENA, élevés comme des poulets en batterie, des politiques en batterie qui peuvent s’interchanger entre les ministères, mais ne sont plus du tout en prise réelle avec notre société. Il faut changer ce système. On ne passe pas de l’industrie à la culture…

« Nos héros d’aujourd’hui sont les Marvels, issus des années 40, pas des héros du futur ! »

Que pensez-vous, justement de Fleur Pellerin, énarque, à la Culture ?

Je l’aime bien. Elle a été chahutée, elle a une vision, un parcours extraordinaire. Mais au-delà d’elle, c’est le « ministère de la Culture » qu’il faut remettre en question : ce n’est pas un oxymore, c’est un barbarisme ! Dans les pays où la culture vit bien, il n’y a pas de ministère de la culture. Il serait bon qu’il y ait une coupure définitive entre l’Etat et la culture.

Qu’on aide aussi l’école, à travers le ministère de l’Education. Le système éducatif français, qui était le meilleur du monde, a été cassé à coups de réformes. Il n’y a que quelques quartiers à Paris qui pensent qu’on est encore les meilleurs du monde, alors qu’on végète au 37e rang…

 Il y a quarante ans, vous imaginiez le futur. Correspond-il à vos attentes, ou à vos peurs ?

A cette époque, on avait une vision poétique du futur, un espoir. Il y avait les auteurs de science-fiction, « 2001 l’Odyssée de l’espace », on allait sur la Lune. On pensait qu’après l’an 2000, on serait des êtres bioniques, mais au sens positif du terme, et puis qu’on aurait un système politique, éducatif, qui marcherait beaucoup mieux. Il y avait un appétit du futur, une gourmandise, et surtout une lumière qui venait devant nous.

Après l’an 2000, c’est comme si on était devenus orphelins de notre futur. Notre horizon s’est rétréci, on a peur de notre futur, et nos héros de science-fiction sont les Marvels, c’est-à-dire des héros des années 40 relookés en numérique, un Batman digitalisé. Ce n’est pas le héros du futur ! Aujourd’hui, il faut qu’on réinvente la science-fiction, et je reste optimiste. La société est en train de changer d’axe, une vraie réflexion est en train de se faire.

Pourquoi les jeunes générations se désintéressent de la gauche ? Moi, j’ai été élevé avec les idées de Jaurès et Mendès-France, ma mère était une vraie rouge, lyonnaise. Aujourd’hui, ces valeurs sociales sont incarnées par les gens de la rue. Les questions de droite et de gauche sont des notions devenues totalement archaïques. On a besoin de réinventer un autre système, j’espère que ça ne fait pas partie de la science-fiction, mais d’un futur proche.

Propos recueillis par Xavier FRERE

 

Jean-Michel Jarre : « l’électro, c’est le classique du 21e siècle » (Direct matin, oct 2015)

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Jean-Michel Jarre : « l’électro, c’est le classique du 21e siècle »

Par Direct Matin, publié le 16 Octobre 2015 à 17:08

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Le second volet du projet Electronica de Jean-Michel Jarre sortira en avril 2016. [(C) H.Lassince]

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Jean-Michel Jarre, pionnier de l’électro

 

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Air, Massive Attack, Moby, Armin van Buuren ou Pete Townshend… Au total, trente artistes, pour la plupart issus de la scène électro, ont accepté de collaborer au projet de Jean-Michel Jarre, Electronica. Après huit ans d’absence, le compositeur visionnaire revient avec un double album, dont le premier volet est actuellement dans les bacs.

 

Pourquoi faire «Electronica» ?

Je souhaitais réunir des artistes liés directement ou indirectement à la scène électronique qui recouvrent quatre décennies. On a tous en commun cette approche organique du son. Comme des cuisiniers, nous mélangeons des fréquences de manière très technique et sensuelle.

 

Comment se sont déroulées les différentes collaborations ?

A une époque où beaucoup d’albums de «featuring» se font en échangeant des fichiers à l’autre bout du monde, souvent dans un but commercial, j’ai voulu aller à la rencontre des artistes. Cela m’a pris beaucoup de temps, mais ce fut un formidable voyage initiatique qui m’a mené à Los Angeles, Berlin, Londres… Ils ont tous accepté de partager leurs secrets. Moby m’a même ouvert les portes de son studio.

 

Certains artistes ont-ils refusé de participer ?

Je fus très surpris et ému puisque toutes les personnes ont accepté. Je ne savais pas trop où j’allais. J’ai composé au final plus de 2h15 de musique en fonction des collaborateurs. D’où la nécessité de sortir un second opus (dans les bacs en avril 2016, ndlr) avec notamment des artistes comme Sébastien Tellier.

 

Quel regard portez-vous sur la musique électronique ?

J’ai toujours été convaincu qu’elle deviendrait la musique classique du XXIe siècle. Ce n’est pas une niche pour initiés et elle n’a rien de froid ni de robotique. Ce n’est pas un genre mais une manière de composer, de produire et de distribuer la musique. Les DJ sont de fins designers sans le savoir. La différence entre le bruit et le son, c’est le musicien. Cette idée a changé la manière dont on fait de la musique aujourd’hui.

 

Etes-vous conscient d’être l’un des pionniers de cette musique ?

J’ai commencé la musique électronique à une époque où personne n’en faisait. C’est un privilège d’ouvrir la porte d’un territoire vierge. J’ai eu comme mentor Pierre Schaeffer qui pensait que la musique était faite de sons et pas seulement de notes et fondée sur une méthode de solfège. J’ai ensuite sorti l’album Oxygène en 1976 qui s’est écoulé à plus de 18 millions d’albums. Beaucoup d’artistes de la scène électro me cite aujourd’hui comme source d’inspiration.

 

 

« The Time Machine » évoque le temps qui passe…

On peut aller vers le passé mais aussi vers le futur. La musique électronique a une famille, un héritage mais aussi un futur. A titre personnel, quand mon père (le compositeur Maurice Jarre, ndlr), ma mère et mon éditeur sont décédés la même année il y a six ans, mon rapport au temps a changé. On ne fait plus attention au temps qui passe mais au temps qui reste. Dans cet album, j’ai voulu aussi m’interroger sur notre rapport à la technologie. Nous sommes tous des geeks dans la musique électronique. Nous avons ce côté « sale gosse » vis à vis de la technologie et des outils que nous avons à notre disposition. Il y a aussi un côté plus sombre.

 

C’est-à-dire ?

Je l’explique notamment dans le titre « Rely on me » en duo avec Laurie Anderson. Les gens passent souvent plus de temps à caresser leur smartphone qu’à caresser leur partenaire. Nous avons une relation sensuelle et érotique avec le téléphone. Nous sommes aussi aujourd’hui dans un monde où l’on nous espionne mais que nous scrutons également via les réseaux sociaux. C’est donc un rapport très ambigü que nous entretenons avec la technologie.

 

 

Pensez-vous à la scène ?

Quand on passe quatre à cinq ans en studio comme dans l’atelier du peintre, on a envie d’en sortir ! Dès le mois d’avril prochain et jusqu’à fin 2017, je serai en tournée où je jouerai, seul, plusieurs morceaux d’Electronica. Sur les titres avec Air ou M83, la voix intervient plus comme une partie de l’arrangement musical. Des collaborateurs me rejoindront sur scène, en fonction de leur agenda.

 

Vous présidez depuis 2013 le Cisac (Confédération internationale des Sociétés d’Auteurs et Compositeurs). Un rôle qui vous tient à cœur.

Ma mère qui était résistante pendant la guerre m’a toujours dit qu’il fallait se lever et lutter contre ce que la société peut générer d’inacceptable. La notion de propriété intellectuelle est quelque chose qui fait partie des droits de l’homme au même titre que l’environnement et l’écologie a pu l’être il y a trente ou quarante ans. La musique n’a jamais autant généré d’argent dans le monde qu’à notre époque. Pourtant, les auteurs n’en ont jamais touché aussi peu.Il faut inventer et créer un modèle économique qui soit viable pour la culture.

 

Electronica 1 : The Time Machine, Jean-Michel Jarre (Columbia/Sony).

 

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