Analyse graphologique

  • Observation de l’écriture

Instrument : Stylo, encre bleu foncé.

Impression : Etirement horizontal. Prédilection pour la courbe.

Graphisme qui semble exécuté au pinceau.

Harmonie : Moyenne. Homogène.

Formniveau : Ecriture personnalisée. De la chaleur par le trait. De la souplesse. Mais des exagérations, souci de l’effet. Le geste achoppe, se coince. 2 3/4 à 3.

Rythme selon Heiss : Glissement plus que mouvement. La recherche de forme prime et retient le geste. Beau rythme de l’espace. Essai de stylisation esthétique de la forme qui est plus représentative qu’expressive. Polarité entre horizontales et verticlaes.

Degré de tension de Pophal : IVA.

Définition : Etalée, en guirlandes tendant au fil, écrasée, grandes majuscules, jambages importants gonflés ou en vasques, envahissante et aérée, épaisse, groupée à juxtaposée, posée.

Trait selon Hegar : C, P, A +, R +. Arcs dans l’espace. Angles dans l’espace (J, A). Immense majuscules du J du prénom avec lancement régressif. P en parasol. Minuscule marge de gauche. Des laps de cohésion, des collages,des points de soudure, des lettres en deux morceaux, des formes foetales, des pochages, des massues, des torsions.

 

  • Synthèses

1) Ecrasée, à tendance filiforme, geste régressif de la signature, lettres en deux morceaux, formes foetales, marge de gauche collée à la page et aspect stylisé de l’écriture, surélévations des majuscules : vulnérabilités intimes mais l’énergie mise eau service de « l’image directrice » l’emporte. Besoin de conquérir le monde, aspirations motivantes.

2) Formes en vasque, traits épais, rythme d’espace : sensorialité, créativité, adaptabilité.

 

  • Approches psychologique, caractériologique, typologique

Tempéraments selon Hippocrate : sanguin, lymphatique. Pas de carence.

La Senne : non-émotif, actif, primaire : sanguin, para-passionné par l’élaboratiion personnelle.

Freud : Oedipe. Complexe d’infériorité surcompensé selon Adler.

 

  • Eléménts d’interprétation :

– Moi conscient de ses désirs; enthousiasme, inflation. Conduite instinctive. Sentiment introverti selon Jung, grand besoin de plaire, d’être aimé, ceci renforcé par l’Anima.

– e+hy+ : force d’impulsion d’émotions, magnifiées par une sensation introvertie crétrice. Besoin d’apporter quelque chose de positif. Image de valeur.

– h-s+ : concentration de l’énergie dans le travail; souci de réussite. Intuition extravertie qui favorise l’assimilation et l’insertion.

– d+m+ : Ce vecteur correspond à ce que Szondi appelle le « bloc de réalité ». Ce que propose le monde extérieur est recherché : contacts, activités, plaisirs. Avidité qui joue dans tous les domaines. Sens de l’efficience, du résultat. La pensée est extravertie, orientée vers ce qui est concret, pratique, cherchant à obtenir des autres ce qui est désiré. Beaucoup de sociabilité, de savoir-faire, les facteurs m+, hy+, p+ convergeant pour stimuler le désir de plaire.

Est-ce l’essor du P majuscule dans l’écriture de Jean Michel Jarre, est-ce le moelleux, le velouté de son tracé, est-ce la cambrure des formes arquées de ses lettres qui font que trois mots de Saint John Perse s’imposent à moi : « … hanté d’inflation solaire » ? Je cherche dans quel contexte ils s’inscrivent et je trouve : « L’oiseau de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, même aux confins du jour un destin singulier. Migrateur et hanté d’inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. Et plus loin : « Au fléau de son aile immense libration d’une double saison; et sous la courbure du vol, la courbure même de la terre… »(Oiseaux, Gallimard).

Comme les oiseaux qui survolent océans et continents en se fiant à leur mystérieux instinct d’orientation, Jean Michel Jarre est guidé par des sources subjectives, sources qu’il utilise dans ses recherches musicales. Ses émotions, ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce que son corps éprouve, voilà les matériaux dont il se sert.

C’est à travers ses sensations, grâce à elles qu’il se met au diapason de la vie autour de lui, qu’il enregistre les palpitations.

Sa compréhension du monde est communion physique. La participation sensorielle fait naître l’exultation psychique. On peut dire que la vocation de Jean Michel Jarre est la transcription d’états d’exaltation.

Il aspire à une dilatation de lui-même dans un langage esthétique.

Les impressions du moment dans la mesure où elles dispensent un avant-goût de paradis appellent une prolongation idéale dans la durée, une amplification par un travail personnel de création.

Il semble qu’alternent chez Jean Michel Jarre des phases de pure réceptivité et des phases actives.

Les premières étant : passivité, attente, béatitude, gestation semblable à l’hivers gros du printemps futur.

Les secondes sont : fabrication, mise à bas, mise en ordre.

L’homme qui, hier était un peu insouciant, joyeux, détendu, disponible, se ferme, se rassemble, se concentre, se force.

L’homme qui absorbait les manifestations concrètes de l’univers, se veut alors miroir de ses reflets changeants, caisse de résonance de ses chuchotements, de ses cris et de ses fureurs. Il s’exhorte à donner corps à une image de lui, à mettre en forme ce qui correspond à son désir d’être plus, de dépasser ses limites.

Il s’affirme ainsi par une expression de soi assez spectaculaire. Il lui faut produire de manière suffisamment brillante pour s’attirer considération, notoriété, réussite.

Il lui importe d’autant plus d’être dans la lumière qu’il a pu autrefois avoir le sentiment d’un relatif délaissement, qu’il s’est cru ignoré de ceux dont il souhaitait consuérir l’attention.

Peut-être, enfant s’est-il perçu comme négligeable, inconsistant, dérisoire, sardine à proximité de quelque requinmarteau.

En réaction contre un passé qui compromettait son espoir d’exister par ses propres moyens, de susciter l’intérêt, de plaire, il s’est employé à se construire une identité qu’il cernait mal et à la consolider.

S’il reste en lui des zones de pénombre, des interrogations sur lesquelles il ne s’attarde pas car il évite ce qui le ramènerait à une confrontation qui lui paraît assez stérile, il devine bien qu’il lui faut d’autant plus de renom que sa confiance en soi a été précaire.

Maintenant, ses dons, ses facilités d’adaptation, son aisance sociale ont porté leurs fruits.

Des liens affectifs stables sont le fertilisant d’une affectivité plus fragile qu’on ne l’imagine.

En effet, son charme, son naturel, son sens des situations, son amabilité, son savoir-faire dans les contacts, non seulement lui gagnent aisément ceux à qui il a affaire et le font apprécier, mais ne laissent absolument pas deviner l’incertitude intérieure sous-jacente.

Ingénieux, persuasif, souple, adroit, il atteint professionnellement ses buts. Cette écriture qui déploie voluptueusement ses courbes douces nous parle d’un rêve où tout ne serait qu’harmonie, calme, plaisir; elle nous invite au voyage, elle capte les rayons solaires et nous restitue de la chaleur.

J.M. Jarre est un Icare, comme nous, il cherche parfois à planer dans les airs, à vaincre ses pesanteurs, ses incertitudes, ses insatisfactions, et à déployer à temps le train d’atterrissage avant de toucher le sol.

 

Analyse tirée du livre de Françoise Hardy : Entre les lignes, entre les signes. – Paris : 1986.

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